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lundi 18 avril 2011

Le réel

« Mais il arrive pourtant que, malgré les injonctions des spin doctors et l’ingéniosité des publicitaires, malgré le conditionnement de la société du spectacle, malgré l’anesthésie de la consommation à outrance, malgré le rire obligatoire, malgré les drogues, les calmants et l’alcool que nous consommons pour le tenir à distance, un peu de réel réussisse à surnager.
    Et ça fait mal. Le regard des naufragés fait mal. L’arrogance des puissants fait mal. L’insondable stupidité des médias fait mal. Notre responsabilité, par-dessus tout notre responsabilité personnelle, fait mal. Nous avons les mains sales, nous savons que nos fonds de pension se construisent sur la mise à sac de la planète et la détresse des chômeurs, et ça fait mal. Nous savons que notre indifférence et notre veulerie sont la source du marasme politique dont nous feignons de nous plaindre et ça fait mal. Mais cette douleur est notre chance et notre espoir ; c’est en elle que subsiste un peu de notre humanité ; c’est à partir d’elle que pourra se construire notre refus. »

Émond, Bernard. « Le réel » Il y a trop d’images. Lux éditeur, Montréal, 2011. p.106

Ce que les gens veulent

« Il s’agit ici de responsabilité. Et c’est une responsabilité à laquelle il est impossible d’échapper. En abdiquant devant l’apathie des électeurs comme devant les goûts des lecteurs et des spectateurs, les hommes politiques, les journalistes ou les propriétaires de médias deviennent, de toute façon, responsables de l’indifférence et de l’inculture. Car il y aussi une pédagogie de la passivité et de l’ignorance. Jean Charest forme des citoyens au désintéressement du bien commun et Pierre-Karl Péladeau éduque des lecteurs et des spectateurs à l’inculture et au mépris du savoir. [...] En politique, comme dans les médias, il est impossible d’échapper à la responsabilité pédagogique. Il faut choisir : former des citoyens responsables et cultivés ou conforter des consommateurs ignorants et apathiques. »

Émond, Bernard. « Ce que les gens veulent » Il y a trop d’images. Lux éditeur, Montréal, 2011. p.83

Résister

« Résister, c’est la grande affaire. Il n’y a rien de possible sans cela. Résister à l’insignifiance ambiante, c’est déjà là quelque chose, mais pour ne pas tomber dans le cynisme, qui est la maladie contemporaine des gens intelligents, il faut encore savoir résister à l’argent et au découragement. Devant un monde qui se dégrade et qu’on désespère de voir changer, la tentation est forte de rentrer dans le rang et céder. Combien de socialistes de 20 ans sont devenus des bourgeois satisfaits de 50 ans ? Combien de jeunes cinéastes se sont perdus corps et âme dans l’« industrie » ou ont baissé les bras devant l’inacceptable? On dit que c’est normal. Chris Giannou, à qui on demandait comment il se faisait qu’il avait conservé les idéaux de sa jeunesse, répondait que c’était plutôt à ceux qui les avaient reniés qu’il faudrait poser la question. »

Émond, Bernard. « Il y a trop d’images » Il y a trop d’images. Lux éditeur, Montréal, 2011. p.52-53

Divertere

« Divertere : se séparer de. Ne pas accepter la responsabilité. Ne pas accepter de voir. Ne pas accepter d’être au monde. Fermer les yeux. Ne plus être. Avec mes films, je veux faire le contraire. Je veux être présent au monde, à sa beauté, à sa douleur. Et je veux partager avec les spectateurs cette idée très simple : il faut être attentif. »

Émond, Bernard. « Un film noir » Il y a trop d’images. Lux éditeur, Montréal, 2011. p.36

Distraits

« Nous sommes distraits, perpétuellement distraits jusqu’à l’inconscience, et la vie glisse sur nous comme la pluie sur le dos d’un canard. Sinon, comment expliquer autrement cette apathie, cette somnolence, ce coma des facultés morales? Comment expliquer que nous soyons à ce point sans réaction devant l’horreur du monde comme devant sa beauté? Tout se passe comme si nous ne croyions plus au réel, comme si nous avions abandonné d’avance l’idée que nous pouvions y vivre. Nous sommes devenus les spectateurs désabusés d’une réalité que notre inattention a vidée de sa substance. Tout ce qui transite par la moulinette médiatique est déréalisé, et ce qui n’y accède pas n’a pas d’existence pour nous. »

Émond, Bernard. « Avant-propos » Il y a trop d’images. Lux éditeur, Montréal, 2011. p.11