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mercredi 16 février 2011

Tout autour

«  Qu’il périsse sans consolation, quiconque raille un malade en route vers la source la plus lointaine, qui aggravera sa maladie et rendra sa mort plus douloureuse, ou encore quiconque se croit supérieur au cœur opprimé qui pour se libérer de ses remords et soulager son âme de ses souffrances fait un pèlerinage en Terre sainte! Chaque pas qui déchire la plante de ses pieds sur un chemin non frayé est une goutte de baume pour son âme angoissée et après chaque journée de voyage qu’il endure il s’étend le cœur allégé de bien des afflictions. Et pouvez-vous appeler cela folie, vous, phraseurs allongés sur vos coussins? – Folie ! – Oh! Dieu! tu vois mes larmes. Fallait-il donc qu’après avoir créé l’homme si pauvre, tu lui donnasses des frères pour lui ravir encore son peu de pauvreté, le peu de confiance qu’il a en toi, en toi, qui es tout amour! Car la confiance dans les vertus curatives d’une racine, dans les larmes du cep de vigne, n’est-elle pas confiance en toi, certitude que dans tout ce qui nous entoure tu as mis les forces de guérison et de soulagement dont nous avons besoin à toute heure? Père, que je ne connais pas, Père, qui jadis emplissais toute mon âme et maintenant as détourné de moi Ta Face! Rappelle-moi à Toi! Ton silence ne retiendra pas plus longtemps mon âme assoiffée. Un homme, un père pourrait-il s’emporter, si son fils revenu à l’improviste lui sautait au cou en criant : « Père, me voici de retour! Ne m’en veux pas d’avoir interrompu le voyage que pour t’obéir j’aurais dû prolonger encore. Le monde est partout le même : peine et travail, et puis salaire et joie; mais que m’importe tout cela? Je ne me sens bien que là où tu es; c’est en face de Toi que je veux souffrir ou savourer le bonheur. – Et Toi, Père bien-aimé, Père céleste, tu devrais le repousser loin de Toi? »

Goethe. Les Souffrances du jeune Werther. Garnier-Flammarion, Paris. p.128

Lointains invisibles

« Avec quelle vivacité je me souvins des heures où il m’arrivait de rester immobile, de suivre l’onde du regard, de la poursuivre avec de merveilleux pressentiments, de me représenter dans mon esprit aventureux les régions vers lesquelles elle s’écoulait et, mon imagination se heurtant bientôt à ses limites, je m’obligeais toujours à continuer toujours plus loin jusqu’à me perdre tout entier dans la contemplation de lointains invisibles. Oui, mon cher ami, tout aussi limités et tout aussi heureux étaient les patriarches! tout aussi naïfs leurs sentiments et leur poésie! Lorsque Ulysse parle de la mer sans limites et de la terre sans fin, cela est si vrai, si humain, si profond, si condensé, si mystérieux! À quoi me sert de pouvoir aujourd’hui répéter avec chaque écolier que cette terre est ronde? Il n’en faut à l’homme que quelques mottes, pour savourer sur elle le bonheur, moins encore pour trouver sous elle le repos. »

Goethe. Les Souffrances du jeune Werther. Garnier-Flammarion, Paris. p.112

dimanche 30 janvier 2011

Fruits

«  Whilelm, c’est ainsi et je ne murmure point, les fleurs de la vie ne sont que des apparitions ! Combien passent sans laisser une trace, combien rares celles qui donnent des fruits, combien rares ceux de ces fruits qui mûrissent ! Et pourtant, de ces fruits, il en est assez; et pourtant... oh! frère!... ces fruits mûrs, pouvons-nous les négliger, les laisser pourrir sans y avoir goûté ? »

Goethe. Les Souffrances du jeune Werther. Garnier-Flammarion, Paris. p.92

Courir le monde

« Mon cher Whilhelm, j’ai fait toutes sortes de réflexions sur ce désir qui pousse l’homme à s’étendre, à faire de nouvelles découvertes, à courir le monde, et d’autres inversement sur l’instinct profond qui l’amène à accepter volontairement d’étroites limites, à suivre l’ornière de l’habitude, sans s’inquiéter de ce qui est à droite ou à gauche.
   Chose étrange : lorsque j’arrivai ici et que du haut de la colline je plongeai mes regards dans cette belle vallée, tout ce qui m’environnait m’attirait. – Là-bas, ce petit bois ! – Ah! que ne peux-tu mêler ton ombre aux siennes ! – Là-bas la cime de cette montagne ! – Ah ! que ne peux-tu, de là, embrasser cette vaste contrée ! – Et ces collines enchaînées l’une à l’autre, et ces vallons intimes ! – Oh ! que ne puis-je me perdre en eux ! – J’y courais et je m’en revenais sans avoir trouvé ce que j’espérais. Il en est, hélas! des lointains comme de l’avenir ! Un monde immense et nébuleux s’étend devant notre âme, notre sensibilité s’y plonge et s’y perd comme notre regard et nous aspirons à donner tout notre être pour que la volupté d’un unique, d’un grand, d’un magnifique sentiment nous emplisse entièrement. Et, hélas! lorsque nous y courons, lorsque là-bas est devenu ici, tout est après comme avant, nous restons là dans notre pauvreté, dans nos étroites limites et notre âme assoiffée se tend vers le breuvage rafraîchissant qui lui a échappé. »

Goethe. Les Souffrances du jeune Werther. Garnier-Flammarion, Paris. p.68


lundi 24 janvier 2011

Le Peuple

« Je sais bien que nous ne sommes pas égaux, que nous ne pouvons pas l’être ; mais je soutiens que celui qui, pour maintenir le respect, croit nécessaire de s’éloigner de ce qu’on appelle le peuple, est tout aussi blâmable que le poltron qui devant l’ennemi se cache de peur d’avoir le dessous. »

Goethe. Les Souffrances du jeune Werther. Garnier-Flammarion, Paris. p.50